Après Jospin, le retour de Juppé est ouvertement évoqué. Ces résurrections en série sont bien une singularité française. Dans les autres démocraties occidentales, quand un homme politique a mené à la défaite son parti où a commis des erreurs graves dans l’exercice de ses fonctions et sanctionnées par la justice, il disparaît définitivement de la circulation. Sauf en France ! Il s’éclipse mais ne disparaît pas !
Après le vrai faux retour sur la scène politique de Lionel Jospin, celui de plus en plus probable d’Alain Juppé, l’année prochaine, se précise. Tels le Sphinx, ils renaissent de leurs cendres. En l’occurrence, de leur « traversée du désert », en dépit parfois de « claques » électorales monumentales ou de scandales dont aucun se remettrait dans d’autres démocraties occidentales. Comment expliquer cette résistance au temps et à l’épreuve des faits ? Des feux mêmes ? Nos hommes politiques marcheraient-ils à la Duracel, d’où ce coté inépuisable ? Seraient-ils des humanoïdes, d’où cette force surhumaine face aux [terribles] coups de poing de la vie ? Là ou d’autres abandonnent par KO, nos hommes politiques se redressent et se reprennent même à rêver !
Ces résurrections en série constituent bien une singularité française. Dans les autres démocraties occidentales, généralement, quand un homme politique a mené à la défaite son parti où a commis des erreurs graves dans l’exercice de ses fonctions et sanctionnées par la justice, il disparaît définitivement de la circulation. Sauf en France ! Il s’éclipse mais ne disparaît pas ! Chassez-les par la porte, ils reviennent par la fenêtre !
Doit-on s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Est-ce le signe de la bonne santé de notre démocratie ? En termes de qualité de débats probablement oui. Lionel Jospin et Alain Juppé ont toute leur place dans le débat politique. C’est le rôle de tout responsable politique. La pluralité des opinions est un des fondements de la démocratie. Plus elle est diverse, mieux la démocratie se porte.
Cependant, là où ces retours posent un problème, c’est en termes de dynamisme démocratique et de renouvellement du personnel politique. L’un n’allant pas sans l’autre. Surtout dans un monde marqué du sceau du changement permanent et à grande vitesse. Certes, après ces prises de distance – bien malgré eux - avec le pouvoir, ces « leaders » ont eu à loisir de réfléchir sur le monde et la France, de prendre le recul nécessaire pour aborder avec plus de sérénité, donc de discernement [encore faut-il l’espérer] les problèmes et les défis qui les attendent en cas d’élection au plus haut sommet de l’Etat. Recul qui, parfois, leur manquait dans la nécessité de prendre des décisions à chaud, dans le feu de l’action. Le temps pressure l’action politique. Donc si ces « retraits » leur ont permis d’ouvrir les yeux, corriger leur pensée et avoir une approche plus pragmatique de la réalité et des problématiques du moment tant mieux.
Mais, car il y a un mais. Même deux ! D’une part, l’autocritique est souvent la grande absente de leur discours et écrits. D’autre part, comment croire qu’ils seraient plus capables aujourd’hui qu’hier, justement, quand ils avaient à leur disposition tous les leviers, pour redresser la France ? Curieux. Il ne fait aucun doute que le rôle de conseilleur est toujours plus facile que celui de décideur.
Des retours qui nous laissent donc dubitatifs. Contribuent-ils à créer un regain d’intérêt chez nos concitoyens envers la politique ? Contribuent-ils à faire avancer comme disait Coluche le schmilblick ? Pardonnez-nous d’en douter sérieusement. En règle général, ces hommes n’ont pas changé fondamentalement leur façon de voir et de penser. Juste des ajustements. C’est là que le bât blesse : un travail intellectuel insuffisant face à l’ampleur de la tâche. Mais peut on se refaire après trente ans de « vie » politique ? Ce dont la France a besoin est un « lifting » radical et en profondeur de la politique à conduire afin de se sortir d’une crise dont elle ne voit pas le bout du tunnel. Non, ce n’est pas toujours dans les meilleurs pots que se font les meilleures soupes. Il y a des pots qui rouillent. Et qui donc laissent des goûts amers. Il en va de même avec l’esprit critique qui avec l’âge peut s’émousser, perdre de son acuité et être en déphasage avec « l’air du temps ». Diagnostiquer est une chose. Appliquer les remèdes qui s’imposent pour espérer remettre sur ses deux jambes le malade, en l’occurrence la France, en est une autre. Une volonté qui leur a fait défaut au pouvoir. Quelle assurance nous donnent-ils de l’avoir maintenant ?
Ces éventuels retours sont regrettables. Et semble-t-il rejetés à une écrasante majorité par les Français : selon un sondage IFOP-Journal du dimanche, réalisé les 20 et 21 octobre auprès de 1 006 personnes, 66 % des Français se déclarent hostiles à une candidature de M. Jospin en 2007. Normal. La vie humaine et toutes ses activités qui en découlent (économie, sport, arts, social…) sont soumis à une même et unique loi : celle de la succession des générations. Une passation de pouvoir qui est souvent la condition même de sa survie car c’est un gage de créativité et de dynamisme donc de renouveau. De renaissance pour emprunter au cycle de la Nature. Exception faite, en France, de la politique, royaume de la consécration de l’immuabilité de ses « acteurs ». Voilà pourquoi elle se fige, peine à avancer et, à la longue, se trouve en dissonance avec une population qui rajeunit et aux aspirations en évolution. Une dissonance, d’ailleurs, croissante.
Une dissonance croissante qui s’est déjà traduite par deux sommations : l’élimination au premier tour de Lionel Jospin à la présidentielle de 2002 et la sévère défaite du ‘oui’ au référendum du Traité constitutionnel européen en mai. Des sommations suffisamment graves pour les prendre au sérieux. Que faut-il donc de plus aux politiques pour enfin comprendre l’ampleur du divorce avec la population et qu’ils adoptent, en conséquence, une conduite en rupture avec le passé pour rétablir cette confiance entre eux et les citoyens ? Car, la troisième alerte risquerait d’être fatale à notre démocratie qui jusqu’à présent résiste mais ne plie pas. Non plus une sommation, mais une véritable déflagration. Une situation hors contrôle ou les hommes politiques n’auraient plus qu’à mesurer toute l’étendue de leur échec, de la catastrophe fruit de leur inconscience, de leur surdité, de leur aveuglement et de leur vanité mal placée.